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Sabler ou Sabrer ?

Vous avez sûrement entendu ce terme durant les fêtes : L’oncle Henri, saisi d’un élan de panache, saisit une bouteille de champagne et un grand couteau de cuisine en s’écriant : « Écartez-vous, je vais sabler le champagne ! »

Notre belle langue française est d’une précision chirurgicale et pourtant, nous sommes nombreux, comme l’oncle Henri, à parfois nous mélanger les pinceaux — ou devrais-je dire, les flûtes. Aujourd’hui, je vous propose de nous attaquer à ce duo de paronymes festifs qui sème la confusion lors de nos réveillons et mariages. Mettons fin au suspens. Il existe une confusion totale entre ces deux verbes qui se ressemblent à une lettre près, mais dont les actions sont, pour ainsi dire, opposées : sabler concerne la façon de boire, sabrer concerne la façon d’ouvrir.

Celui de ces deux verbes qui est le plus souvent malmené est « Sabler » (pour sabler le champagne). Contrairement à ce que l’usage courant laisse entendre, cela ne signifie pas « ouvrir une bouteille pour fêter un événement ». Sabler signifie boire d’un trait, avaler goulûment, ou pour le dire plus trivialement : boire cul sec.

À l’inverse, Sabrer le champagne désigne l’acte spectaculaire de faire sauter le goulot de la bouteille à l’aide d’une lame (un sabre, ou le dos d’un couteau lourd), propulsant le bouchon et le verre sous la pression du gaz.

Comme couvent, c’est au cœur de l’histoire que se trouve l’origine étymologique de ces deux mots. 

D’où vient « Sabler » ? L’origine est étonnante et technique. Au XVIIe et XVIIIe siècles, le verbe sabler n’avait rien à voir avec le sable de la plage. Il provenait du vocabulaire de la fonderie. Lorsqu’on coulait du métal en fusion dans un moule en sable, on disait qu’on « sablait ». Par analogie de forme et de rapidité, l’expression a glissé vers le domaine de la boisson : verser le vin dans son gosier aussi vite que le fondeur verse le métal en fusion dans le moule. Au XVIIIe siècle, on disait qu’on « sablait un verre de vin », c’est-à-dire qu’on l’avalait d’une seule lampée. C’est une marque d’abondance et de rapidité, non de dégustation lente !

Kitcreanet saber sabrer
Illustration par Gemini

D’où vient « Sabrer » ? Si la légende aime attribuer ce geste aux fringants Hussards de Napoléon, la vérité historique nous oblige à rendre à César… ou plutôt aux Tsars, ce qui leur appartient ! L’origine remonte en réalité à la chute de l’Empire, lors de la campagne de France en 1814.

Alors que les troupes cosaques occupent la Champagne, elles pillent les caves (notamment celles de la Veuve Clicquot). Ces cavaliers russes, pressés de célébrer leur victoire et peu enclins aux manières de table délicates, ne prenaient pas la peine de retirer le muselet. Du haut de leurs montures, ils décapitaient les bouteilles d’un revers de leur sabre (la chachka). C’est donc paradoxalement à l’occupant russe que nous devons cette tradition devenue, par la suite, un symbole de l’élégance française ! Un comble n’est-ce pas ?

Encore une fois, une belle richesse historique se cache derrière deux simples verbes. 

La prochaine fois que vous verrez un convive s’apprêter à décapiter une bouteille, vous pourrez lui dire avec un sourire bienveillant : « Mon ami, sabre-la avec audace, et nous la sablerons ensuite avec allégresse ! »

À très bientôt pour d’autres découvertes au cœur de notre patrimoine linguistique.

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