Coin Bien Parler

Je suis « fier de toi » ?

Notre belle langue française est vivante, capricieuse et porte en elle la mémoire des siècles passés. Aujourd’hui, penchons-nous sur un compliment innocent. Un enfant revient de l’école avec une excellente note. Avec un sourire bienveillant, nous lui lançons cette phrase qui se veut le plus beau des compliments : « Bravo ! Je suis très fier de toi. »

Cela part d’une intention louable. Pourtant, si un Romain de l’Antiquité ou un clerc du Moyen Âge nous entendait, il serait probablement horrifié que nous traitions nos proches de la sorte ! Il ne s’agit pas ici d’une faute de grammaire, mais d’une curiosité de sens que je vous invite à découvrir.

En félicitant quelqu’un sur sa « fierté », nous employons un terme qui, durant la majeure partie de son histoire, a désigné un défaut, voire une caractéristique bestiale. Dans son acception1 moderne (validée par l’Académie française dans sa 9e édition), être fier signifie éprouver un sentiment de satisfaction légitime, de dignité ou d’honneur. C’est un sentiment noble.

Cependant, il subsiste une acception plus ancienne, synonyme d’arrogance et de suffisance. On dit encore d’ailleurs : « Il est trop fier pour s’excuser ». Cette ambivalence nous mène droit à la racine étymologique qui va de la bête sauvage au noble sentiment. 

Le mot fier vient du latin ferus. Mais ferus ne signifiait nullement « satisfait » ou « honorable ». Il signifiait sauvage, cruel, non apprivoisé. C’est la même racine qui nous a donné le mot féroce !

Au XIe siècle, une personne « fière » est une personne cruelle, redoutable, qui a le caractère d’une bête sauvage. Par glissement, le mot a désigné celui qui ne courbe pas l’échine, qui reste « sauvage » face à l’autorité ou à Dieu. Être fier devient alors un vilain défaut, proche de l’insolence.

Ce n’est que tardivement, notamment avec la littérature cornélienne, que le sens a basculé positivement. La « bête sauvage » est devenue le guerrier qui a du panache, puis l’homme qui a le sens de l’honneur, pour finir par le parent satisfait de sa progéniture. Si dire « je suis fier de toi » est aujourd’hui parfaitement admis, le « Bien Parler » nous invite à la nuance.

Pour varier vos compliments et éviter la confusion avec l’orgueil (ou la bestialité !), préférez parfois des termes plus précis comme : « J’admire ce que tu as fait » ou « Tu peux te féliciter de ce travail ». Cela rend à l’autre la paternité de son succès, sans que vous ne vous posiez en juge « féroce ». C’est amusant de découvrir que le plus doux des compliments partage son sang avec la « férocité » ? Fier est donc un mot à utiliser avec cette chère « parcimonie », en nous rappelant qu’il désigne avant tout une âme indomptable.

À la prochaine pour de nouvelles aventures linguistiques ! [1] [2] [3]

  1. En grammaire et lexicologie, acception renvoie à une nuance sémantique variable d’un terme, comme son acception propre (littérale) ou figurée (métaphorique). Par exemple, un mot peut avoir plusieurs acceptions selon son usage. ↩︎

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