Faire fi de quelque chose
Vous faites fi des embouteillages. Votre collègue fait fi des délais. Le gouvernement, lui, fait fi de tout le monde — mais ça, c’est une autre histoire. « Faire fi de » est une de ces expressions bien installées dans la langue française, qu’on utilise avec une élégance tranquille… sans savoir qu’elle nous vient d’un son de gorge vieux de plusieurs siècles.
Un petit mot, beaucoup de mépris
Commençons par le commencement : fi. Ce minuscule mot — une seule syllabe, deux lettres — est en réalité une onomatopée, c’est-à-dire un mot qui imite un son. Comme « plouf », comme « cocorico », comme le soupir agacé que vous poussez quand quelqu’un vous coupe la route. Sauf qu’ici, le son imité, c’est celui du dégoût : une sorte de soufflement du nez, une expiration de répugnance que l’on jetait à la face de ce qu’on méprisait.
L’Académie française, dans sa 9e édition, confirme : fi est attesté dès le XIIe siècle, et sert à « exprimer le mépris, la répugnance, le dégoût ». La formule s’employait seule — Fi ! le traître ! — ou avec un complément direct : Fi de ses flatteries !. On crachait son fi comme on claque une porte.
La piste latine : fimus ou foedus ?
Deux hypothèses étymologiques se disputent l’origine de ce petit mot.
La première le fait remonter au latin fimus, qui désigne le fumier, la fiente — autrement dit tout ce que l’on rejette avec dégoût. Dans cette lecture, dire fi d’une chose, c’était littéralement la traiter comme du fumier. Imagé, mais efficace.
La seconde piste, défendue notamment par l’érudit Ménage au XVIIe siècle, rattache fi au latin foedus, signifiant « laid, sale, repoussant ». Ce qui expliquerait pourquoi le mot se retrouve dans des langues voisines avec des sonorités très proches : fie en anglais, fi en italien, fai en espagnol, fey en allemand. Le sentiment universel du dégoût s’exprime, semble-t-il, à peu près de la même façon chez tous les peuples d’Europe.
Et les fientes de goéland dans tout ça ?
C’est là que l’histoire se fait vraiment savoureuse. Une théorie, relayée notamment par Linternaute, rattache l’expression au mot fiente — et plus précisément aux fientes de goélands. Ces déjections d’oiseaux, méprisées et inutiles, auraient été le symbole même du rebut, de ce qu’on chasse du revers de la main. Dire fi d’une chose, c’était la réduire à l’état de fiente de goéland : une manière bien imagée de signifier son dédain.
Jean de La Fontaine lui-même, ce grand observateur de la nature humaine, emploie l’interjection dans Le Rat de ville et le rat des champs : « Fi du plaisir que la crainte peut corrompre ». Une belle illustration : même le plaisir peut valoir un fi s’il est empoisonné par l’angoisse.
De l’interjection à la locution
Au fil des siècles, le fi solitaire s’est progressivement effacé du langage courant — il sonne aujourd’hui un peu vieillot, presque précieux. Mais avant de disparaître, il a eu le bon goût de se fondre dans une locution verbale : faire fi de.
L’ajout du verbe faire est intéressant. Comme dans faire le beau ou faire le riche, faire exprime ici un état passager, une posture que l’on adopte : on fait fi d’une chose, le temps de la rejeter, de l’ignorer, de lui signifier son peu de cas. Ce n’est pas un état permanent — c’est un geste, presque théâtral.
La locution faire fi de est attestée sous cette forme au début du XIXe siècle et c’est sous cette forme qu’elle nous est parvenue. Aujourd’hui, elle a même légèrement évolué : si elle garde souvent sa connotation de mépris, elle peut aussi simplement signifier « ne pas tenir compte de », sans nécessairement impliquer de condescendance.
En résumé… ou plutôt, en exemple
La prochaine fois que vous entendrez un journaliste dire que tel ministre « a fait fi des avertissements de ses experts », vous saurez désormais que derrière cette formule policée se cache un vieux soufflement de nez médiéval, peut-être inspiré du fumier latin, peut-être des fientes d’oiseaux de mer et certainement du dégoût très humain pour ce qu’on juge indigne d’attention.
La langue française est décidément pleine de surprises. Et *fi* de ceux qui penseraient le contraire.
