A sa guise

À ma guise

On l’entend parfois dans une conversation au bureau pour clore un débat ou dans les romans d’époque pour marquer une liberté d’action : « chacun agit à sa guise ». La formule est élégante, fluide, et tout le monde en comprend le sens global : faire ce qui nous plaît, à notre manière, selon notre bon vouloir. Pourtant, isolez ce mot et demandez autour de vous ce qu’est une « guise ». Vous risquez ne n’entendre que le silence en guise de réponse.

D’où sort cette fameuse guise ?

Bon, on commence par préciser que c’est un nom commun féminin. Pour retrouver la trace de notre mot, il faut remonter jusqu’au 10e siècle, à une époque où le français se forge au contact des dialectes germaniques. Comme le relève Alain Rey dans le Dictionnaire historique de la langue française, « guise » est l’adaptation directe du francique wisa, qui désignait simplement la manière, la façon ou l’apparence.

La première attestation écrite apparaît vers l’an 980, sous la graphie wise, dans la « Vie de saint Léger ». À cette époque, le son germanique « w » initial devient régulièrement « gu » dans le nord de la France (un phénomène bien documenté qui a aussi transformé warra en guerre). Dès le 11e siècle, le mot s’installe solidement sous la forme « guise » dans les récits médiévaux. À l’origine, dire « à ma guise » ne signifiait donc rien d’autre que « à ma façon » ou « selon ma manière d’être ».

Des chevaliers aux carnavals, des cousins insoupçonnés

L’histoire devient encore plus intéressante quand on observe les évolutions de ce terme dans d’autres langues et dans notre propre lexique. Si le français a fini par abandonner le mot « guise » dans son usage autonome, l’anglais, lui, a conservé le même ancêtre germanique sous deux formes : d’un côté way (le chemin, la manière), et de l’autre le suffixe -wise (que l’on retrouve dans clockwise, littéralement « à la manière d’une horloge »).

En italien et en espagnol, le terme a donné naissance à guisa, qui s’utilise exactement avec le même sens de méthode ou de style.

En français, la « guise » a laissé un mot que nous croisons à chaque fête costumée : le verbe déguiser. Au 12e siècle, « desguiser » signifiait littéralement changer de guise, c’est-à-dire quitter son allure habituelle ou modifier sa tenue. Quand vous enfilez un costume pour Mardi gras, vous changez tout simplement de « guise ». Et le saut du concret à l’abstrait s’est fait très vite : de l’habit trompeur, on est passé aux paroles trompeuses. Déguiser la vérité ou ses intentions, c’est exactement lui faire porter un costume pour masquer sa véritable nature.

« Guise » est de nos jour ce qu’on appelle un mot fossile : il est devenu impossible de l’employer seul avec un article défini standard. On ne dira jamais « j’admire sa guise » ou « cette guise est étrange ».

Il ne survit qu’adossé à des prépositions :

  • « À ma / sa / votre guise » (selon son gré, sa volonté).
  • « En guise de » (en manière de, pour tenir lieu de).

Employer « guise » seul est donc désormais très archaïque.

Ok. C’est un vieux mot, mais doit-on l’abandonner pour autant ? la réponse est clairement NON !

L’expression « à votre guise » apporte une touche de politesse souple dans les échanges quotidiens ou professionnels. Elle signale à votre interlocuteur qu’il a le choix, sans pour autant tomber dans la familiarité d’un « fais comme tu veux ».

Pour varier le ton selon le contexte, plusieurs nuances sont possibles :

  • Dans un cadre professionnel ou soutenu : « selon vos souhaits », « à votre convenance », « à votre discrétion ».
  • Dans la langue courante et détendue : « comme vous l’entendez », « comme bon vous semble », « à votre goût ».

Conserver ces petites formules permet de garder vivant un fragment d’histoire médiévale, sans jamais alourdir la conversation. Et puis, moi, j’laime bien cette expression 😉

Sources :

  • Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, éditions Le Robert.
  • Trésor de la langue française informatisé (TLFi / CNRTL).
  • Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition.

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