Coin Bien Parler

À l’Envie ou à l’Envi ?

L’autre jour, en parcourant un roman pourtant fort bien écrit, je suis tombé sur cette phrase : « Les convives se servaient du vin à l’envie. ».

Dans l’esprit de beaucoup, cette locution signifie « autant qu’on le veut », « selon son désir » ou « à volonté ». On imagine alors logiquement qu’elle s’écrit avec le mot envie (le désir, le souhait) — autant qu’on en a envie…

Eh bien, détrompez-vous ! C’est ici une confusion totale sur le sens et l’orthographe.

En effet, il ne faut jamais écrire « à l’envie » (avec un e), mais toujours « à l’envi » (sans e). Il s’agit d’une locution adverbiale invariable. Si vous écrivez « à l’envie », vous faites référence au désir. Or, la locution à l’envi ne signifie nullement « tant que l’on veut », mais bien « en rivalisant », « à qui mieux mieux » ou « en compétition ». Pour comprendre cette nuance subtile, il nous faut remonter le temps, bien avant notre époque moderne, vers l’ancien français.

Le mot envi (nom masculin) n’a rien à voir avec notre envie féminine (du latin invidia, la jalousie, ou invis). Non, l’envi tire son origine du verbe envier, qui avait jadis un sens très technique dans le vocabulaire du jeu. Au Moyen Âge et sous l’Ancien Régime, lorsqu’on jouait aux cartes ou aux dés, « envier » signifiait provoquer l’adversaire en augmentant la mise. C’était un défi, une surenchère. C’est la même racine latine que l’on retrouve dans l’anglais to vie (rivaliser) ou dans le verbe inviter (dans le sens d’inviter à jouer, provoquer). Ainsi, l’expression à l’envi s’est construite sur cette idée de défi mutuel. Faire quelque chose à l’envi, c’est le faire comme si l’on était dans un tournoi, où chacun essaie de surpasser l’autre.

Si des oiseaux chantent à l’envi, ce n’est pas parce qu’ils en ont envie, mais parce qu’ils rivalisent de vocalises pour chanter plus fort ou mieux que le voisin !

Si des auteurs répètent une erreur à l’envi, c’est qu’ils semblent faire un concours de celui qui la commettra le plus souvent.

Pour ne plus commettre l’impair, gardez à l’esprit cette notion de compétition ou de surenchère :

« Les deux avocats ont plaidé à l’envi pour convaincre le jury. » (Ils ont rivalisé d’éloquence).

« Au printemps, les fleurs éclosent à l’envi dans le jardin. » (Comme si elles faisaient la course pour être la plus belle).

La prochaine fois que vous serez tenté d’utiliser cette belle expression, demandez-vous s’il y a une idée de rivalité ou d’émulation. Si c’est simplement pour dire « à volonté », préférez « à satiété » ou « autant qu’il leur plaisait ». Mais si vous voulez exprimer cette idée de surenchère joyeuse ou féroce, écrivez à l’envi, sans le « e » final, en hommage à ces joueurs d’antan qui posaient leur argent sur la table pour défier le sort !

À la prochaine ! 

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