On mémorise …

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10 %

de ce qu’on lit…

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20 %

de ce qu’on entend…

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30 %

de ce qu’on voit…

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50 %

de ce qu’on voit et entend…

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75 %

de ce qu’on dit et écrit…

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90 %

de ce qu’on fait ou qu’on enseigne aux autres…

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SPOILER ! La Pyramide de l’Apprentissage est un mythe

Introduction : L’attrait persistant des chiffres et la réalité de la cognition

Dans le domaine de l’éducation et de la formation professionnelle, peu de modèles ont atteint le statut iconique de la « Pyramide de l’Apprentissage ». Cette représentation graphique, qui hiérarchise les méthodes d’apprentissage en leur attribuant des taux de rétention précis — postulant que l’on retient 10 % de ce que l’on lit contre 90 % de ce que l’on fait — a traversé les décennies, s’imposant dans les manuels, les séminaires d’entreprise et les politiques éducatives. Mais ces pourcentages ne sont pas soutenus par des preuves scientifiques solides et sont souvent qualifiés de « légende pédagogique ».

Cependant, se contenter de réfuter ces statistiques serait une occasion manquée. La persistance de ce mythe révèle une intuition fondamentale, bien que mal quantifiée : la nature active, située et multimodale de l’apprentissage humain. Si les chiffres (10, 20, 30, 50, 70, 90) sont fictifs, les mécanismes qu’ils tentent maladroitement de décrire — l’engagement, la multimodalité, la métacognition — sont au cœur des recherches contemporaines en neurosciences cognitives et en psychologie de l’éducation.

Dans cet article, je me propose de tenter de remplacer l’analyse initiale en remplaçant la simplicité séduisante de la pyramide par une compréhension nuancée et fondée sur des preuves.

Ensemble, nous allons explorer l’archéologie de ce mythe pour comprendre sa genèse, avant de plonger dans l’architecture réelle de la mémoire humaine, régie non pas par des modalités sensorielles isolées, mais par des processus complexes de charge cognitive, de consolidation synaptique, de régulation émotionnelle et de réorganisation neuronale durant le sommeil. Nous détaillerons également les stratégies pédagogiques qui, contrairement à la pyramide, ont prouvé leur efficacité par des données empiriques robustes, telles que la répétition espacée, le principe de dualité codante et la méthode des loci.


I. Archéologie d’un neuromythe : genèse, corruption et persistance

Pour comprendre la validité — ou l’absence de validité — des statistiques de rétention (10 % lire, 20 % écouter, etc.), il est impératif de retracer leur origine historique. Ce travail d’exhumation révèle comment une théorie descriptive s’est transformée en un dogme prescriptif fallacieux.

A. Le modèle original : Le « cône d’expérience » d’Edgar Dale (1946)

La source souvent citée de ces statistiques est Edgar Dale, professeur en éducation à l’Université d’État de l’Ohio. En 1946, dans son ouvrage Audiovisual Methods in Teaching, Dale a introduit le « Cône d’Expérience ». L’intention de Dale était purement descriptive et non prescriptive. Son objectif était de classer les médias et méthodes pédagogiques selon leur degré de concrétude1 ou d’abstraction et non selon leur efficacité.

Le modèle de Dale s’articulait comme un continuum 2:

  • La base (Concret) : Les expériences directes, intentionnelles (Direct purposeful experiences), où l’apprenant interagit physiquement avec la réalité.
  • Le milieu (Iconique) : Les expériences observées (Contrived experiences, expositions, télévision, cinéma), où l’apprenant est spectateur d’une représentation de la réalité.
  • Le sommet (Abstrait) : Les symboles verbaux et visuels (Verbal/Visual symbols), où la réalité est codée par le langage ou des signes abstraits.

Dale a explicitement mis en garde ses lecteurs contre une interprétation hiérarchique de l’efficacité. Il ne prétendait pas que le bas du cône était intrinsèquement supérieur au sommet. Au contraire, il affirmait que le but de l’éducation était de permettre aux apprenants de naviguer vers l’abstraction intellectuelle. Une dépendance excessive aux expériences concrètes pourrait même, selon lui, entraver la capacité de généralisation conceptuelle. Plus accablant encore pour le mythe actuel : le cône original de Dale ne comportait aucun chiffre, aucun pourcentage et aucune mention de la rétention mémorielle.

B. La corruption statistique : l’apparition des pourcentages

Comment sommes-nous passés d’un modèle qualitatif à une échelle quantitative précise (10, 20, 30…)? Les recherches historiographiques menées par des experts comme Will Thalheimer et l’équipe de Subramony, Molenda et Betrus ont permis de tracer cette mutation.

  1. Les maximes folkloriques (Début du XXe siècle) : Bien avant Dale, des dictons circulaient dans le milieu éducatif, tels que « Ce que j’entends, j’oublie ; ce que je vois, je retiens ; ce que je fais, je comprends ». Des chiffres approximatifs (similaires à 10 %, 20 %) apparaissaient déjà dans des publications dès 1914 et 1922, présentés comme des vérités de sens commun sans source empirique.
  2. L’Article de Mobil Oil (1967) : Le point de bascule semble être un article publié en 1967 par D.G. Treichler, un employé de la Mobil Oil Company, dans la revue Film and Audio-Visual Communications. C’est dans cet article que l’on retrouve pour la première fois la superposition explicite des pourcentages (10 % lire, 20 % entendre, etc.) sur une structure rappelant le cône de Dale. Treichler ne citait aucune recherche pour appuyer ces chiffres, qui semblaient être une agrégation intuitive.
  3. L’attribution erronée au NTL : Par la suite, ces chiffres ont souvent été attribués au National Training Laboratories (NTL) de Bethel, Maine. Bien que le NTL ait utilisé une version de la « Pyramide d’Apprentissage » dans ses formations, l’institut a admis plus tard qu’il ne pouvait plus tracer la recherche originale censée soutenir ces chiffres et que les archives ne contenaient aucune étude validant ces statistiques précises.

C. Pourquoi le mythe persiste-t-il ? C’est encore un coup des biais cognitifs

La longévité de ce neuromythe, malgré les démentis répétés de la communauté scientifique, s’explique par des mécanismes psychologiques puissants chez les formateurs et les apprenants.

  • Le biais de confirmation : Les enseignants observent intuitivement que les élèves sont plus éveillés et engagés lors d’activités pratiques que lors de cours magistraux longs. Lorsqu’ils rencontrent la pyramide, celle-ci valide leur expérience subjective. Ils acceptent donc les chiffres sans critique car ils confirment une croyance préexistante (« l’actif est mieux que le passif »).
  • L’attrait de la précision mathématique : Les êtres humains ont une préférence pour les données quantifiées qui offrent une illusion de contrôle et de prévisibilité. La progression arithmétique parfaite des chiffres (10, 20, 30, 50, 70, 90) est séduisante par sa simplicité mnémonique, bien qu’elle soit biologiquement suspecte (les données réelles en sciences humaines sont rarement aussi « propres »).
  • L’effet de vérité illusoire : La répétition constante de ce graphique dans les conférences, les infographies sur les réseaux sociaux et les programmes de formation crée un sentiment de familiarité qui est souvent confondu avec la vérité. Une information rencontrée fréquemment est traitée plus fluidement par le cerveau, ce qui augmente sa crédibilité perçue.

II. L’architecture cognitive réelle : au-delà de la dichotomie Passif/Actif

Pour étoffer l’analyse des statistiques, il est nécessaire de remplacer le modèle erroné par une compréhension rigoureuse de l’architecture cognitive humaine. L’apprentissage ne dépend pas simplement de la modalité sensorielle (yeux versus oreilles), mais de la profondeur du traitement de l’information et de la gestion de la charge cognitive.

A. La théorie de la charge cognitive (Sweller)

La pyramide suggère implicitement que plus l’expérience est immersive (bas du cône, 90 %), meilleur est l’apprentissage. La théorie de la charge cognitive (CLT) nuance fortement cette hypothèse. Notre mémoire de travail, le goulot d’étranglement de l’apprentissage, a une capacité très limitée (traitant environ 3 à 5 éléments simultanément).

Une activité pratique mal conçue (le fameux « 90 % de ce qu’on fait ») peut générer une charge cognitive extrinsèque massive : l’apprenant est tellement occupé à manipuler le matériel ou à comprendre les règles du jeu qu’il ne dispose plus de ressources cognitives pour comprendre les concepts sous-jacents (charge germane). À l’inverse, une lecture (« 10 % ») bien structurée peut optimiser la charge cognitive et permettre un apprentissage profond si elle est accompagnée de stratégies actives.

B. Le principe du double codage et l’apprentissage multimédia

L’affirmation selon laquelle on retient « 50 % de ce que l’on voit et entend » touche à une vérité scientifique majeure : la Théorie du double codage d’Allan Paivio et la Théorie cognitive de l’apprentissage multimédia de Richard Mayer.

Le cerveau humain traite l’information via deux canaux distincts :

  1. Le canal verbal : Pour le texte écrit et les paroles entendues (traitement auditif/linguistique).
  2. Le canal visuel/pictural : Pour les images, graphiques, vidéos et animations (traitement visuospatial).

Contrairement à l’addition simpliste de la pyramide, l’utilisation simultanée de ces deux canaux (voir et entendre) permet un traitement parallèle qui ne surcharge pas un canal unique. C’est le principe multimédia : les gens apprennent mieux à partir de mots et d’images qu’à partir de mots seuls. Cependant, cela n’est vrai que si certains principes sont respectés pour éviter la surcharge :

  • Principe de contiguïté spatiale : Le texte et l’image correspondante doivent être proches l’un de l’autre.
  • Principe de cohérence : Il faut éliminer tout matériel étranger (musique de fond, images décoratives) qui détourne l’attention.
  • Principe de redondance : Il ne faut pas lire à voix haute un texte qui est affiché à l’écran, car cela surcharge le canal visuel et verbal simultanément par conflit d’attention.

C. Le modèle ICAP : une alternative validée scientifiquement

Pour remplacer les catégories floues de la pyramide, les chercheuses Chi et Wylie (2014) ont proposé le cadre ICAP, qui classe les comportements d’apprentissage selon leur niveau d’engagement cognitif observable. Ce modèle est soutenu par des preuves empiriques.

Mode d’Engagement

Définition

Efficacité Cognitive

Exemple Concret

I – Interactif

Dialogue constructif entre pairs ou avec un expert, avec tour de parole et co-construction.

Maximale

Débat argumenté, résolution de problème en binôme.

C – Constructif

Générer de nouvelles informations ou produits externes au-delà de ce qui est présenté.

Élevée

Dessiner un schéma, poser des questions, prendre des notes synthétiques, faire des inférences.

A – Actif

Manipulation physique ou attention focalisée sans ajout d’information nouvelle.

Moyenne

Surligner un texte, répéter mot pour mot, copier des notes du tableau.

P – Passif

Réception de l’information sans action manifeste.

Faible

Écouter un cours magistral sans rien faire, regarder une vidéo passivement.

Implication pour les statistiques :

La pyramide classe « Lire » comme passif (10 %). Dans le modèle ICAP, la lecture peut être Active (si on surligne), Constructive (si on annote et relie à d’autres savoirs) ou Interactive (si on discute du texte avec un pair). C’est l’activité cognitive engagée par l’apprenant et non le support médiatique qui détermine la rétention.

D. Le paradoxe de l’apprentissage actif : Perception vs Réalité

Une étude majeure publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) par Deslauriers et al. (2019) offre un éclairage fascinant sur les statistiques de la pyramide. Les chercheurs ont comparé des étudiants apprenant via des cours magistraux (« passifs ») et via des méthodes d’apprentissage actif.

Les résultats ont montré une divergence frappante :

  • Apprentissage réel : Les étudiants dans les classes actives ont obtenu des scores significativement plus élevés aux examens (confimant l’intuition que l’actif est supérieur).
  • Sentiment d’apprentissage : Paradoxalement, les étudiants des classes actives avaient l’impression d’avoir moins appris que ceux des cours magistraux.

Pourquoi ce paradoxe? L’apprentissage actif demande un effort cognitif intense. Cet effort est souvent interprété à tort par les apprenants comme un signe de difficulté ou de mauvaise compréhension (dysfluency), alors que la fluidité du cours magistral crée une illusion de compétence (illusion of competence). La pyramide, en valorisant le « faire », ne prend pas en compte cette résistance psychologique : sans un accompagnement explicite, les apprenants peuvent rejeter les méthodes actives efficaces au profit de méthodes passives confortables mais moins efficaces.


III. La neurobiologie de la mémorisation : plongée au cœur de la synapse

Pour véritablement « étoffer » l’analyse, il est nécessaire de quitter la psychologie pour la biologie. La mémorisation n’est pas une statistique, c’est un changement physique dans le cerveau. L’analyse des chiffres (10-90 %) doit être confrontée aux mécanismes de la plasticité synaptique.

A. L’encodage et la Potentialisation à Long Terme (LTP)

Au niveau cellulaire, la mémoire repose sur le renforcement des connexions entre neurones, un processus appelé Potentialisation à Long Terme (LTP).

  1. Règle de Hebb : « Des neurones qui s’activent ensemble se connectent ensemble » (Neurons that fire together, wire together). Que l’on lise (10 %) ou que l’on fasse (90 %), le mécanisme fondamental reste le même : l’activation neuronale.
  2. L’Intensité du Signal : L’apprentissage actif (« faire ») tend à activer des réseaux neuronaux plus vastes et interconnectés (cortex moteur, sensoriel, préfrontal) que l’apprentissage passif, créant des traces mnésiques plus riches et plus distribuées. L’engagement moteur renforce la mémoire de l’action linguistique et conceptuelle.

B. Le rôle critique de l’hippocampe et la consolidation

L’hippocampe est la structure cérébrale clé pour la formation de nouveaux souvenirs déclaratifs (faits et événements). Il agit comme une zone de stockage temporaire. Cependant, la véritable « mémorisation » (la rétention à long terme suggérée par les pourcentages) ne se produit pas instantanément lors de l’apprentissage. Elle dépend de la consolidation systémique.

La théorie standard de la consolidation postule que les souvenirs sont progressivement transférés de l’hippocampe vers le néocortex pour un stockage permanent et stable. Ce processus est lent et vulnérable aux interférences.

C. Le sommeil : L’architecte de la mémoire (The Replay Mechanism)

C’est ici que l’analyse des statistiques de la pyramide montre ses limites les plus criantes. La rétention ne dépend pas uniquement de la méthode d’enseignement, mais de ce qui se passe après, notamment durant le sommeil.

  • Le Replay Neuronal : Durant le sommeil à ondes lentes (SWS), l’hippocampe « rejoue » les séquences d’activation neuronale qui se sont produites durant l’éveil (l’apprentissage). Ce replay se fait à haute vitesse et permet de transférer l’information vers le cortex.
  • Spécificité des stades : Le sommeil lent (SWS) consolide principalement la mémoire déclarative (faits, « ce qu’on lit »), tandis que le sommeil paradoxal (REM) est fondamental pour la mémoire procédurale (« ce qu’on fait ») et émotionnelle.
  • Conséquence : Un étudiant qui pratique activement (90 %) mais dort mal aura une rétention inférieure à un étudiant qui lit attentivement (10 %) et dort bien. Le sommeil est le facteur multiplicateur de la rétention. On ne le dira jamais assez : il faut dormir pour apprendre.

D. Le stress et le cortisol : L’ennemi de la récupération

L’analyse de la pyramide ignore l’état physiologique de l’apprenant. Le stress joue un rôle bimodal complexe médié par le cortisol3 :

  1. Stress à l’encodage : Un stress modéré pendant l’apprentissage peut faciliter l’encodage initial grâce à l’adrénaline (souvenirs « flash » de situations émotionnelles).
  2. Stress à la récupération : En revanche, un niveau élevé de cortisol au moment de se souvenir (par exemple lors d’un examen ou d’une mise en situation stressante) bloque l’accès à l’hippocampe et altère la récupération.
  3. Stress chronique : Une exposition prolongée au cortisol est neurotoxique pour l’hippocampe, réduisant la neurogenèse et la capacité d’apprentissage à long terme.

Ainsi, une méthode d’apprentissage par le « faire » (jeu de rôle, simulation) qui génère une anxiété sociale excessive pourrait paradoxalement nuire à la rétention (chutant bien en dessous des 90 % promis), en raison du blocage lié au cortisol.

E. Neurogenèse et exercice physique : Le « Boost biochimique »

L’affirmation « 90 % de ce qu’on fait » peut trouver un écho inattendu dans la relation entre l’exercice physique et la mémoire. L’exercice aérobie stimule la production de BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor), une protéine essentielle à la survie des neurones et à la croissance de nouvelles connexions synaptiques dans l’hippocampe. L’exercice physique crée un environnement neurochimique fertile pour l’apprentissage, améliorant la plasticité synaptique et la consolidation.


IV. Stratégies d’apprentissage fondées sur les preuves : Corriger les pourcentages

Plutôt que de s’accrocher aux taux fixes de la pyramide, il est plus pertinent d’examiner les stratégies spécifiques qui modulent l’efficacité de chaque modalité (lecture, écoute, action). Ces stratégies, validées par des méta-analyses, permettent de transformer un apprentissage « passif » en apprentissage profond.

A. L’effet de Test (Retrieval Practice) : Au-delà de la relecture

La pyramide attribue un faible score à la lecture (10 %). C’est exact si la lecture est passive. Mais si elle est suivie d’une pratique de récupération, l’efficacité explose.

  • Le Mécanisme : L’effort de récupérer une information en mémoire (se tester, faire un quiz, réciter sans notes) est plus puissant que de réexposer le cerveau à l’information (relire). C’est l’Effet de Test (Testing Effect).
  • Preuves : Roediger et Karpicke (2006) ont démontré que les étudiants qui se testent après avoir lu un texte retiennent environ 50 % de plus une semaine plus tard que ceux qui ont relu le texte plusieurs fois. La récupération modifie la trace mnésique, la rendant plus accessible.
  • Application : Pour « étoffer » les 10 % de la lecture, il faut intégrer des pauses où l’on ferme le livre pour se demander : « Qu’est-ce que je viens de lire? ».

B. La répétition espacée (Spaced Repetition)

La pyramide présente la rétention comme un instantané. Or, la mémoire est une fonction du temps. La courbe de l’oubli d’Ebbinghaus montre que nous oublions exponentiellement vite.

  • La stratégie : Espacer les sessions d’apprentissage dans le temps (J+1, J+3, J+7, J+30) permet de réactiver les neurones juste au moment où la trace commence à s’affaiblir. Cet « effort désirable » renforce la reconsolidation.
  • Résultats : L’apprentissage distribué est systématiquement supérieur à l’apprentissage massé (le « bourrage de crâne »), quelle que soit la méthode utilisée (lire, écouter ou faire).

C. L’Effet protégé (Learning by Teaching) : Valider les 90 %

La statistique « 90 % de ce qu’on enseigne aux autres » est probablement la plus proche de la réalité scientifique, bien que le chiffre soit arbitraire. Ce phénomène est connu sous le nom d’Effet Protégé (Protégé Effect).

  • Le Mécanisme Métacognitif : Ce n’est pas l’acte de parler qui crée l’apprentissage, mais la préparation. Pour enseigner, on doit structurer l’information, identifier les liens logiques, anticiper les questions et simplifier les concepts. Ce travail de réorganisation mentale ancre profondément les connaissances.
  • Preuves : Des études montrent que les étudiants qui étudient dans le but d’enseigner obtiennent de meilleurs résultats aux tests que ceux qui étudient pour passer le test, même s’ils n’enseignent jamais réellement. Cela confirme que l’intention et la posture cognitive sont déterminantes.

D. La Méthode des Loci (Palais de la Mémoire) : L’Exploitation de la mémoire spatiale

Cette technique, ou méthode des lieux, illustre parfaitement comment on peut « pirater » le cerveau pour dépasser les limites naturelles de la mémoire.

  • Principe Neurocognitif : L’évolution a doté l’être humain d’une mémoire spatiale exceptionnelle pour se repérer dans son environnement (chasse, cueillette). L’hippocampe contient des « cellules de lieu » (place cells) dédiées à cette navigation. La méthode des loci consiste à associer des informations sémantiques abstraites (difficiles à retenir) à des lieux physiques connus (faciles à retenir) via des images mentales vives.
  • Efficacité : Les études sur les champions de mémoire montrent qu’ils ne possèdent pas une intelligence supérieure, mais qu’ils activent des réseaux cérébraux spatiaux (cortex pariétal médial, hippocampe postérieur droit) lors de tâches de mémorisation verbale, contrairement aux sujets témoins. En transformant le « lu » ou l’« entendu » en « vu » et « spatial », ils atteignent des taux de rétention phénoménaux.

La Méthode des Loci (ou « palais de mémoire », « méthode des lieux ») est une technique de mémorisation vieille de plus de 2000 ans, utilisée par les orateurs romains et encore très efficace aujourd’hui.

Le principe :

On associe les informations à mémoriser à des lieux physiques qu’on connaît bien (sa maison, un trajet habituel, etc.).

Comment ça fonctionne :

  1. Choisir un lieu familier : votre maison, votre trajet domicile-travail, votre quartier…
  2. Définir un parcours mental : par exemple, l’entrée → le salon → la cuisine → la chambre…
  3. Placer les informations : à chaque endroit du parcours, vous « déposez » mentalement une information sous forme d’image marquante ou absurde
  4. Se promener mentalement : pour rappeler les informations, vous refaites le parcours dans votre tête et « récupérez » chaque élément.

Exemple concret :

Pour mémoriser une liste de courses (pain, lait, tomates) :

  • À l’entrée : un pain géant bloque la porte
  • Au salon : un canapé qui dégouline de lait
  • À la cuisine : des tomates qui dansent sur la table

Pourquoi ça marche :

  • Exploite notre excellente mémoire spatiale
  • Crée des associations visuelles fortes
  • Transforme l’abstrait en concret
  • Les images absurdes/émotionnelles se retiennent mieux

C’est la technique utilisée par les champions de mémorisation !

E. La Cognition Incarnée (Embodied Cognition)

Enfin, pour analyser le « 90 % de ce qu’on fait », il faut évoquer la Cognition Incarnée. Cette théorie postule que la cognition n’est pas seulement une activité cérébrale abstraite, mais qu’elle est enracinée dans le corps et ses interactions avec l’environnement.

  • Lien Moteur-Cognitif : La compréhension de verbes d’action active les zones du cortex moteur correspondantes, même sans mouvement réel. L’apprentissage qui implique le corps (gestes, manipulation, mouvement) crée des traces mnésiques multimodales plus riches. Par exemple, l’apprentissage d’une langue étrangère couplé à des gestes (Total Physical Response) améliore significativement la rétention du vocabulaire par rapport à l’écoute seule.

V. Synthèse comparative : Le mythe vs la réalité scientifique

Pour clore cette analyse, voici un tableau comparatif résumant les divergences entre la vision simpliste de la pyramide et les données probantes actuelles.

Concept de la Pyramide

Réalité Scientifique et Nuance

Facteurs Clés de Réussite (Evidence-Based)

Lecture (10 %)

La lecture peut être passive ou très active. La rétention dépend des stratégies de lecture.

Lecture active (SQ3R), auto-interrogation, prise de notes synthétiques.

Écoute (20 %)

L’écoute active engage la mémoire de travail. La prise de notes manuscrite renforce l’encodage.

Éviter le verbatim (copier mot à mot). Reformuler en écoutant.

Visuel (30 %)

Le visuel seul n’est pas magique. Il doit être pertinent et non décoratif (Charge Cognitive).

Principe de cohérence, contiguïté texte-image (Dual Coding).

Voir et Entendre (50 %)

Vrai potentiel du Double Codage, mais risque de surcharge cognitive si mal conçu.

Synchronisation temporelle, élimination des redondances.

Faire / Pratique (90 %)

L’action sans réflexion (hands-on without minds-on) peut échouer.

Feedback immédiat, échafaudage (scaffolding), réflexion post-action.

Enseigner (90 %)

Efficace grâce à la métacognition et l’élaboration, pas juste la verbalisation.

Préparation à l’enseignement, interaction sociale réelle (ICAP Interactif).

Facteurs Oubliés

Le sommeil, le stress, l’espacement, la récupération.

Sommeil post-apprentissage, gestion du cortisol, répétition espacée.

Et pour conclure :

L’analyse des statistiques de la pyramide de l’apprentissage mène à une conclusion claire : la hiérarchie des pourcentages est un mythe, mais l’intuition de l’engagement est une réalité. Il n’existe pas de taux de rétention fixe pour la lecture ou l’action, car la mémoire est un processus dynamique, biologique et contextuel.

Étoffer l’analyse de ces chiffres revient à comprendre que nous ne retenons pas 10 % de ce que nous lisons, mais proche de 0 % si nous lisons passivement en étant distraits, et potentiellement 80 % ou plus si nous lisons en utilisant la récupération espacée, le double codage et l’élaboration, le tout suivi d’une nuit de sommeil réparatrice.

L’objectif de l’éducateur ou de l’apprenant ne doit donc pas être de fuir la lecture ou l’écoute au profit exclusif de l’action, mais de transformer toute activité — qu’elle soit visuelle, auditive ou kinesthésique — en une expérience cognitivement active et constructive. La véritable pyramide de l’apprentissage ne se construit pas sur des modalités sensorielles, mais sur la profondeur de notre pensée.

Notes de bas de page

  1. Concrétude est un nom féminin qui désigne le caractère de ce qui est concret, c’est-à-dire perceptible par les sens, tangible, réel et matériel. Ce terme s’oppose à l’abstraction et renvoie à ce qui peut être directement expérimenté ou observé dans la réalité physique, plutôt qu’à des concepts purement intellectuels ou théoriques. ↩︎
  2. Continuum est un nom masculin (pluriel : continuums ou continua) qui désigne un ensemble continu et homogène dont les éléments se succèdent sans rupture ni discontinuité. ↩︎
  3. Le cortisol est une hormone naturellement produite par les glandes surrénales (situées au-dessus des reins). On l’appelle souvent « l’hormone du stress ». ↩︎

Sources documentaires :