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L’eau et l’intelligence artificielle

Une statistique circule partout : poser une question à ChatGPT (ou autre LLM) consommerait entre un demi-litre et un litre d’eau. Les réseaux sociaux s’emballent, les articles se multiplient et l’intelligence artificielle devient la nouvelle coupable de la crise hydrique mondiale.

Avant de culpabiliser à chaque prompt, il est utile de replacer cette consommation dans un contexte plus large — et surtout, beaucoup plus ancien. Mais cette remise en perspective ne doit pas devenir un alibi : l’IA mérite d’être scrutée pour ce qu’elle est, y compris pour ce qu’elle pourrait devenir.


Un contexte structurel qui précède le numérique

La crise de l’eau n’est pas née avec ChatGPT. Elle est documentée depuis les années 1970 et s’est aggravée avec l’industrialisation de l’agriculture et de l’élevage au cours du XXe siècle.

Aujourd’hui, 70 % des prélèvements d’eau douce dans le monde sont absorbés par l’agriculture, selon la FAO. Une part croissante de cette eau provient de nappes phréatiques fossiles — des réserves constituées il y a des milliers d’années, qui ne se reconstituent pas à l’échelle humaine. En Inde, en Espagne, au Maroc, en Californie, les aquifères se vident à un rythme que la pluie ne compense plus.

Ce contexte structurel précède l’IA de plusieurs décennies. Il est indispensable d’en mesurer l’ampleur pour évaluer honnêtement ce que l’intelligence artificielle y ajoute — sans pour autant s’en servir comme d’un écran.

Le saviez-vous ? Un aquifère n’est pas un lac souterrain vide, mais une formation géologique (roche, sable, gravier) qui agit comme une éponge géante. Certaines nappes sont dites « fossiles » car l’eau y a été piégée il y a 10 000 à 40 000 ans. Les vider aujourd’hui s’apparente à une extraction minière : une fois extraite, cette ressource est perdue pour toujours à l’échelle humaine.


Le poids de nos modes de vie : l’eau « invisible »

Si les chiffres de l’IA impressionnent en valeur absolue, ils paraissent modestes face aux piliers de notre économie mondiale. Mais ces chiffres méritent d’être lus avec prudence : ils représentent des moyennes globales qui masquent des réalités très variables selon les régions, les pratiques agricoles et les méthodes de calcul retenues.

L’alimentation et l’élevage

La viande bovine (environ 15 000 litres par kilogramme en moyenne) : Produire un kilogramme de bœuf mobilise en moyenne 15 000 litres d’eau — pour abreuver l’animal, irriguer les cultures fourragères et entretenir les pâturages. Une partie de cette eau est dite « verte » : elle s’évapore à travers les plantes et les sols sans retourner dans les circuits utilisables à court terme. Ce chiffre varie considérablement selon le pays et le mode d’élevage — entre 5 000 et 30 000 litres selon les estimations du Water Footprint Network. Un litre de lait, lui, en mobilise environ 1 000.

L’avocat (environ 320 litres par fruit en moyenne) : Ce volume serait moins problématique pour un aliment nutritif produit localement. La difficulté tient à la géographie : 70 % de la production mondiale est concentrée dans des régions en stress hydrique sévère. Dans la région chilienne de Petorca, des habitants rachètent leur propre eau par camion-citerne, pendant que des milliers de tonnes de fruits partent alimenter les marchés européens.

L’industrie textile et la fast fashion

Produire un jean nécessite entre 7 000 et 10 000 litres d’eau. Le sablage et le délavage chimique, qui donnent cet aspect usé si recherché, en consomment à eux seuls 2 000 à 3 000 litres. Au-delà du volume, c’est la qualité de cette eau qui pose problème : elle ressort chargée de produits chimiques, souvent rejetée sans traitement dans des cours d’eau locaux — une pollution irréversible à l’échelle locale, très différente de l’évaporation propre d’un data center.

Le problème est amplifié par le gaspillage : on estime que 30 % des vêtements produits dans le monde ne sont jamais vendus, et qu’un t-shirt en coton (environ 2 700 litres) est souvent porté moins de sept fois avant d’être jeté.


Les paradoxes de l’eau : quand le futile prime sur l’essentiel

D’autres usages de l’eau mobilisent des volumes considérables pour satisfaire une préférence esthétique ou un confort saisonnier.

Le golf en zones arides (jusqu’à un million de litres par jour) :
Un terrain de golf consomme entre 500 000 et 1 000 000 litres d’eau quotidiennement selon le climat. Ce chiffre serait déjà discutable sous des latitudes tempérées ; il devient particulièrement difficile à justifier dans les régions arides où ce loisir s’est néanmoins imposé — Arizona, Dubaï, Andalousie. En Espagne, régulièrement frappée par des sécheresses sévères, on recense plus de 400 golfs irrigués en permanence, au bénéfice de moins de 2 % de la population mondiale.

Les fleurs coupées (environ 10 litres par tige) :
Un bouquet de roses acheté dans une grande surface européenne a le plus souvent traversé l’Atlantique depuis le Kenya ou la Colombie. Chaque tige représente environ 10 litres d’eau prélevés dans des pays qui connaissent eux-mêmes des pénuries croissantes. Le lac Naivasha au Kenya — principal réservoir de la région floricole — a perdu près de 30 % de sa superficie en vingt ans, directement corrélé au développement de l’industrie des fleurs d’exportation.

Une hypothèse illustrative — la Saint-Valentin

Pour donner une idée concrète des volumes en jeu, considérons un scénario « calcul de serviette », volontairement simplifié. La France compte environ 30 millions d’hommes (INSEE, 2026). Supposons que la moitié d’entre eux — soit 15 millions — offrent un bouquet de 11 roses le 14 février. À raison de 10 litres d’eau par tige, cela représente 1,65 milliard de litres d’eau mobilisés en une seule journée, pour un seul geste symbolique dans un seul pays.

Pour situer ce chiffre : c’est l’équivalent de la consommation quotidienne en eau potable de plus de 13 millions de Français, ou encore de quoi remplir 660 piscines olympiques.

Le romantisme a un coût géographique que le prix du bouquet n’affiche pas.

L’eau en bouteille :
Produire une bouteille plastique d’un litre nécessite en réalité 3 à 5 litres d’eau au total, si l’on intègre la fabrication du contenant, le remplissage et le conditionnement. Dans la grande majorité des villes françaises, l’eau du robinet est parfaitement potable et contrôlée. La préférence pour l’embouteillé revient à multiplier la consommation hydrique réelle par un facteur trois à cinq pour un résultat équivalent.

La neige artificielle :
Enneiger artificiellement un hectare de piste de ski nécessite entre 150 000 et 300 000 litres d’eau. Face au réchauffement climatique, de nombreuses stations de moyenne altitude pompent massivement dans des lacs d’altitude ou des nappes souterraines pour maintenir une activité structurellement non viable. De l’eau et de l’énergie sont ainsi dépensées — en quantités croissantes — pour prolonger un modèle économique que le climat condamne à terme.

Cette liste est bien entendu non exhaustive…


Le coût de l’infrastructure numérique (avant l’IA)

Avant l’IA générative, le monde numérique pesait déjà sur les ressources hydriques.

Les cryptomonnaies : Miner un seul bitcoin consomme, selon les estimations de 2023, près de 1,6 million de litres d’eau — essentiellement via la production d’électricité nécessaire aux fermes de calcul, ces entrepôts remplis de machines qui tournent sans interruption, jour et nuit. Un chiffre rarement mis en avant dans les débats sur la sobriété numérique et qui existait bien avant l’essor de l’IA générative.

Le saviez-vous ? Environ 19,8 millions de bitcoins ont été minés à ce jour — soit 94 % du total qui existera jamais, plafonné à 21 millions par conception. Mais cette abondance apparente est trompeuse : entre 3 et 4 millions de BTC sont considérés comme perdus à jamais, leurs propriétaires ayant égaré leurs clés d’accès. L’offre réellement utilisable serait plus proche de 15 à 16 millions d’unités.

Chaque jour, environ 450 nouveaux bitcoins sont créés — un rythme qui ralentit mécaniquement tous les quatre ans, jusqu’au dernier bitcoin prévu aux alentours de 2140.

Quant à savoir qui les utilise vraiment : le réseau ne compte qu’entre 950 000 et 1 million d’adresses actives par jour dans le monde — un chiffre modeste. Les entreprises cotées en bourse détiennent à elles seules près de 8 % de l’offre totale, conservée comme réserve de valeur plutôt que dépensée. Dans les pays frappés par une forte inflation — Argentine, Turquie, Nigeria — le bitcoin remplit davantage le rôle d’une bouée de sauvetage financière. Pour le reste du monde, son usage reste majoritairement spéculatif.

En d’autres termes : une énergie colossale — et 1,6 million de litres d’eau par bitcoin miné — est dépensée pour produire un actif que la grande majorité de ses détenteurs n’utilise pas comme une monnaie, mais comme un pari sur l’avenir.

Le streaming vidéo : Une heure de streaming en haute définition représente 0,5 à 2 litres d’eau. Isolément, le chiffre semble négligeable. Mais l’humanité consomme aujourd’hui environ 5 milliards d’heures de vidéo en ligne par jour — ce qui est anodin à l’échelle individuelle devient colossal à l’échelle planétaire.

D’autres usages, moins visibles, méritent d’être cités :

Les data centers classiques (hors IA) : Avant même l’IA générative, les centres de données mondiaux consommaient déjà environ 200 milliards de litres d’eau par an pour leur refroidissement — l’équivalent de la consommation annuelle de plusieurs grandes métropoles.

Les jeux vidéo en ligne et le cloud gaming : Jouer en streaming (Xbox Cloud, GeForce Now) déporte le calcul graphique vers des serveurs distants. Une heure de jeu en cloud gaming consomme 2 à 5 fois plus d’eau qu’une heure de streaming vidéo classique, les serveurs devant faire tourner des moteurs graphiques à pleine puissance en continu.

L’envoi massif d’e-mails : Un e-mail simple représente environ 0,3 litre d’eau ; un e-mail avec pièce jointe lourde peut atteindre 50 litres. À l’échelle mondiale, environ 300 milliards d’e-mails sont envoyés chaque jour — dont une majorité de spams, générés et acheminés via des serveurs qui consomment de l’énergie et de l’eau pour… rien.

etc.


Et l’IA dans tout ça ?

Revenons aux data centers. Deux types de consommation coexistent et méritent d’être distingués.

L’eau de refroidissement directe : Les serveurs génèrent de la chaleur et les tours de refroidissement évaporent de l’eau pour la dissiper. Selon une étude de l’université de Californie publiée en 2023, une requête adressée à ChatGPT consomme entre 0,1 et 0,5 litre d’eau. L’entraînement initial d’un grand modèle comme GPT-3 aurait nécessité environ 700 000 litres — une dépense concentrée dans le temps, non permanente.

L’eau indirecte : Elle est liée à la production d’électricité qui alimente ces centres de données — centrales thermiques, barrages hydrauliques. Elle peut multiplier les volumes par trois à cinq, selon le mix énergétique du pays concerné.

Ces chiffres sont réels. Microsoft, Google et Meta ont reconnu une hausse significative de leur consommation d’eau entre 2021 et 2023 — respectivement +34 %, +22 % et +35 % — directement corrélée au déploiement massif de l’IA générative. Des tendances qui n’ont aucune raison de s’inverser à court terme : le nombre de requêtes explose, les modèles deviennent plus complexes et les investissements en data centers s’accélèrent partout dans le monde.

C’est là que la comparaison avec le jean ou l’avocat atteint sa limite : la consommation agricole mondiale est immense, mais relativement stable. La consommation hydrique de l’IA, elle, double potentiellement en quelques années. Évaluer un secteur uniquement sur ses volumes actuels, sans tenir compte de sa trajectoire, revient à sous-estimer structurellement son impact futur.


Pourquoi la comparaison reste délicate — et honnête

Mettre en regard un jean et une requête ChatGPT, c’est comparer deux réalités hydrologiques très différentes. L’eau évaporée par un data center retourne dans le cycle atmosphérique. L’eau d’un jean délavé est polluée et non récupérable localement. L’eau mobilisée par l’élevage est évapotranspirée sur des années. Ces trois formes de consommation ont des impacts environnementaux distincts, même si aucune n’est sans conséquence.

Il y a par ailleurs une spécificité géographique qui mérite attention : les data centers s’installent là où l’énergie est bon marché — souvent dans des zones déjà fragilisées par le stress hydrique (Arizona, Iowa, certaines régions d’Irlande ou du Pays de Galles). L’effet de concentration locale peut être significatif pour une communauté, même si les volumes globaux restent modestes comparés à l’agriculture industrielle.

Pointer l’IA ne résoudra pas la crise de l’eau. Mais l’absoudre au motif que d’autres consommateurs sont plus gourmands serait une erreur symétrique.


Ce que cela nous dit vraiment

L’IA n’a pas inventé la surconsommation d’eau. Elle s’y ajoute — de façon croissante, avec une dynamique de croissance sans équivalent dans les secteurs comparés. Mais réduire la crise hydrique à l’empreinte des data centers serait aussi injuste qu’ignorer des décennies de politiques agricoles et industrielles qui ont mis sous tension les ressources mondiales bien avant le premier grand modèle de langage.

La question pertinente n’est pas « l’IA consomme-t-elle de l’eau ? » — la réponse est oui, comme presque toute activité humaine. Les bonnes questions sont : à quelle vitesse cette consommation croît-elle ? Qui la régule ? Où se construisent ces infrastructures et avec quelle eau ? Et comment intégrer cette réalité dans une réflexion plus large qui inclut nos modes alimentaires, vestimentaires et nos habitudes numériques dans leur ensemble ?

L’IA mérite d’être scrutée — ses acteurs contraints à davantage de transparence sur leurs bilans hydriques et leurs trajectoires, pas seulement sur leurs volumes actuels. Elle mérite aussi d’être évaluée à sa juste place dans un tableau bien plus large et bien plus ancien. Ni bouc émissaire, ni angle mort.


Kitcreanet eau IA2
Infographie par Gemini — Nano Banana

Sources principales

Cet article a été rédigé à en partie avec l'aide de l'intelligence artificielle.

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