Défrayer la chronique
Dans l’esprit de beaucoup, cette expression est devenue synonyme de « faire scandale », « alimenter les potins » ou « faire parler de soi en mal ».
Ainsi, celui qui « défraye » la chronique serait un trublion qui bouscule l’ordre établi. Est-ce bien le cas ? Si j’en parle ici, vous vous en doutez, c’est parce-que c’est une erreur d’interprétation.
Que signifie vraiment “défrayer” ?
Défrayer n’a rien à voir avec le fracas ni avec le scandale. Au sens strict, ce mot signifie rembourser quelqu’un de ses frais, ou payer pour lui ce qu’il a dépensé. Si vous invitez un ami au restaurant et que vous réglez l’addition, vous le défrayez de son repas.
Appliqué à notre expression, défrayer la chronique veut donc dire : fournir à la chronique — c’est-à-dire au récit public ou journalistique — la matière dont elle se nourrit. Autrement dit, le sujet en question « paie les frais » de la conversation : il en est la source, celui grâce à qui les chroniqueurs n’ont pas à chercher de quoi parler.
Aux origines du mot : frais et défraiement
Le mot défrayer est attesté dès le XVIᵉ siècle sous la forme desfraisier, formé sur frais (« dépense ») — un terme issu du francique frust, désignant les débours ou les coûts.
Au XVIIᵉ siècle, on disait d’un hôte généreux qu’il « défrayait la compagnie », c’est-à-dire qu’il payait pour tous les convives.
Ce sens concret a vite donné lieu à une métaphore élégante : on pouvait aussi bien dire d’un esprit brillant qu’il « défrayait la conversation », parce qu’il en assumait seul la dépense intellectuelle, en fournissant tout l’intérêt et tout le « sel » de l’échange. De là à « défrayer la chronique », il n’y avait qu’un pas.
L’arrivée de la chronique
La chronique, au sens ancien, désigne le récit des faits du temps, qu’il s’agisse d’histoire ou de potins. Défrayer la chronique, c’est donc « donner de la matière aux chroniqueurs ».
Rien de péjoratif à l’origine : on pouvait défrayer la chronique par un exploit, une découverte ou une œuvre littéraire. Ce n’est que plus tard, avec le goût des journaux pour les faits divers, que l’expression a pris sa coloration scandaleuse.
Exemples à savourer :
« Par ses inventions révolutionnaires, ce chercheur a défrayé la chronique scientifique tout au long de l’année. » — Sens positif : il a fourni de la matière aux revues et aux débats.
« Lors du séminaire, c’est son humour dévastateur qui a défrayé la conversation durant tout le dîner. » — Sens originel : il a nourri l’échange à lui seul.t parce-que c’est une erreur d’interprétation.
Sources et références utiles
- Académie française, Dictionnaire, entrée « Défrayer » : https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9D0842
- CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales), entrée « Défrayer »
- Le Trésor de la langue française informatisé (TLFi) : défrayer
