Eloge de la fatigue

L’éloge de la fatigue

J’adore ce texte… J’ai grandi en écoutant Robert Lamoureux, Fernand Raynaud, Raymond Devos. Mais ce texte là a toujours raisonné d’une façon particulière. Sans doute l’image du père qui me manquait tant.
Je vous laisse découvrir et savourer cet éloge de la fatigue, un texte écrit au milieu des années 1950.

Vous me dites, Monsieur, que j’ai mauvaise mine,
Qu’avec cette vie que je mène, je me ruine, 
Que l’on ne gagne rien à trop se prodiguer, 
Vous me dites enfin que je suis fatigué.
Oui je suis fatigué, Monsieur, et je m’en flatte. 
J’ai tout de fatigué, la voix, le coeur, la rate, 
Je m’endors épuisé, je me réveille las, 
Mais grâce à Dieu, Monsieur, je ne m’en soucie pas. 
Ou quand je m’en soucie, je me ridiculise. 
La fatigue souvent n’est qu’une vantardise. 
On n’est jamais aussi fatigué qu’on le croit ! 
Et quand cela serait, n’en a-t-on pas le droit ?
Je ne vous parle pas des sombres lassitudes, 
Qu’on a lorsque le corps harassé d’habitude, 
N’a plus pour se mouvoir que de pâles raisons… 
Lorsqu’on a fait de soi son unique horizon… 
Lorsqu’on a rien à perdre, à vaincre, ou à défendre… 
Cette fatigue-là est mauvaise à entendre ; 
Elle fait le front lourd, l’oeil morne, le dos rond. 

Et vous donne l’aspect d’un vivant moribond…
Mais se sentir plier sous le poids formidable 
Des vies dont un beau jour on s’est fait responsable, 
Savoir qu’on a des joies ou des pleurs dans ses mains, 
Savoir qu’on est l’outil, qu’on est le lendemain, 
Savoir qu’on est le chef, savoir qu’on est la source, 
Aider une existence à continuer sa course, 
Et pour cela se battre à s’en user le coeur… 
Cette fatigue-là, Monsieur, c’est du bonheur.

Et sûr qu’à chaque pas, à chaque assaut qu’on livre, 
On va aider un être à vivre ou à survivre ; 
Et sûr qu’on est le port et la route et le quai, 
Où prendrait-on le droit d’être trop fatigué ? 
Ceux qui font de leur vie une belle aventure, 
Marquant chaque victoire, en creux, sur la figure, 
Et quand le malheur vient y mettre un creux de plus 
Parmi tant d’autres creux il passe inaperçu

La fatigue, Monsieur, c’est un prix toujours juste, 
C’est le prix d’une journée d’efforts et de luttes. 
C’est le prix d’un labeur, d’un mur ou d’un exploit, 
Non pas le prix qu’on paie, mais celui qu’on reçoit. 
C’est le prix d’un travail, d’une journée remplie, 
C’est la preuve, Monsieur, qu’on marche avec la vie.
Quand je rentre la nuit et que ma maison dort, 
J’écoute mes sommeils, et là, je me sens fort ; 
Je me sens tout gonflé de mon humble souffrance, 
Et ma fatigue alors est une récompense.

Et vous me conseillez d’aller me reposer ! 
Mais si j’acceptais là, ce que vous me proposez, 
Si j’abandonnais à votre douce intrigue… 
Mais je mourrais, Monsieur, tristement… de fatigue.

Quelques infos pour aller plus loin :

Le poème « L’Éloge de la fatigue » a été écrit et enregistré par Robert Lamoureux au milieu des années 1950 (approximativement), dans le cadre de ses sketchs enregistrés à cette époque.

Contexte de création

Robert Lamoureux explique qu’il a écrit ce texte en réponse aux remarques récurrentes qu’on lui faisait sur sa « mauvaise mine » et sa vie trop fatigante. Le poème est donc pensé comme une justification positive de la fatigue, vue non comme un signe de faiblesse mais comme la preuve d’une vie active et remplie.

Thème et structure du poème

Le poème s’ouvre sur l’adresse « Vous me dites, Monsieur, que j’ai mauvaise mine », et développe une opposition entre deux types de fatigue.

  • Une fatigue négative, liée au vide, à l’ennui, au repli sur soi.
  • Une fatigue positive, « prix toujours juste » d’une journée d’efforts, de luttes, de responsabilités assumées pour les autres.

La chute insiste sur la fatigue comme « récompense » et « preuve qu’on vit avec la vie », retournant ainsi complètement la critique de la mauvaise mine.

Place dans l’œuvre de Lamoureux

Dans l’imaginaire collectif, Lamoureux reste surtout associé à ses comédies et à la trilogie de « La 7ème compagnie », mais « Éloge de la fatigue » montre sa facette de poète moraliste, plus grave et réflexive.

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