Ce sentiment, nous l’avons tous connu. C’est précisément ce mur que des chercheurs de Google ont décidé de faire tomber en 2018. Ils ont créé une intelligence artificielle non pas pour simplement voir les mots, mais pour en comprendre le sens, les nuances, les relations. Une IA capable de lire une phrase entière, en regardant à la fois ce qui vient avant et ce qui vient après chaque mot.
Cette IA, c’est BERT, et elle a marqué un tournant majeur dans le traitement du langage naturel et ça, bien avant l’arrivée de ChatGPT et de ses petits amis.
Dans cet article, avant de découvrir tous les autres modèles d’IA qui vont alimenter les pages de cette chronique, je vous invite à remonter le temps pour assister à la naissance d’un outil qui a révolutionné la recherche sur Internet. Nous soulèverons son antique capot pour comprendre sa mécanique révolutionnaire pour l’époque et découvrir comment, depuis les coulisses de nos recherches Google, BERT continue encore aujourd’hui de façonner notre interaction avec le monde numérique. Attachez vos ceintures, notre exploration commence maintenant.
La carte d’identité de l’IA
- Nom complet : BERT (Bidirectional Encoder Representations from Transformers).
- Créateur : Google Research, plus précisément l’équipe des chercheurs Jacob Devlin, Ming-Wei Chang, Kenton Lee et Kristina Toutanova.
- Date de lancement : Octobre 2018.
- Type d’IA : Modèle de langage de grande taille (LLM) spécialisé dans la compréhension du langage naturel (NLP), basé exclusivement sur la partie « encodeur » de l’architecture Transformeur.
- Modèle de tarification : Totalement open source. Le code et les modèles pré-entraînés sont disponibles gratuitement sous licence Apache 2.0.
- Langues supportées : Initialement conçu pour l’anglais, BERT a été étendu à plus de 70 langues grâce à des modèles multilingues. La communauté a également développé des versions spécifiques, comme le KB-BERT pour le suédois.
- Plateformes : BERT n’est pas une application que vous téléchargez, mais une technologie fondamentale intégrée dans des services comme le moteur de recherche Google. Les développeurs et chercheurs l’utilisent via des plateformes comme GitHub.

Une fiche d’identité qui en dit long sur l’ambition de Google à l’époque : créer un outil puissant et le partager avec le monde pour faire avancer la recherche.
Il était une fois… L’histoire de BERT
L’épopée de BERT commence dans un monde où les machines lisaient comme un enfant qui apprend à déchiffrer. Elles lisaient de gauche à droite, un mot après l’autre, sans jamais revenir en arrière. Imaginez essayer de comprendre la phrase « Le batteur a cessé de jouer car sa batterie était à plat« . Une IA classique (de l’époque) aurait pu se perdre, associant « batterie » à un instrument de musique puis à une source d’énergie, sans saisir la subtilité. Le contexte était le Saint-Graal, que les modèles de l’époque, comme les premières versions de GPT ou ELMo1, tentaient de capturer, mais toujours avec une vision partielle, unidirectionnelle.
C’est dans ce « contexte » justement, qu’en octobre 2018, un coup de tonnerre retentit dans le monde du traitement du langage naturel (natural language processing – NLP). Une équipe de Google Research publie un article au titre un peu barbare : « BERT: Pre-training of Deep Bidirectional Transformers for Language Understanding« . Derrière ce nom se cache une idée aussi simple dans son concept que révolutionnaire dans son exécution : et si, pour comprendre un mot, la machine lisait la phrase entière, en analysant simultanément le contexte à gauche et à droite ? C’est la naissance de la « bidirectionnalité profonde2« .
Mais le véritable génie de Google ne fut pas seulement d’inventer BERT, mais de l’offrir au monde. En rendant le projet open source le jour même de sa publication, ils n’ont pas seulement présenté une nouvelle technologie ; ils ont fourni les plans, les outils et les premiers modèles pré-entraînés à toute une communauté de chercheurs, de développeurs et de curieux. L’impact fut immédiat et sismique. Les performances de BERT sur une multitude de tâches de compréhension de texte (questions-réponses, analyse de sentiment, etc.) ont pulvérisé les records existants.
Un an plus tard, en octobre 2019, BERT sort des laboratoires pour entrer dans notre quotidien. Google annonce son intégration dans son algorithme de recherche pour les requêtes en anglais aux États-Unis. L’objectif ? Mieux saisir l’intention derrière les recherches complexes et conversationnelles, ces fameuses phrases que nous tapons comme si nous parlions à un humain. Le succès est tel qu’en décembre 2019, son usage est étendu à plus de 70 langues. En octobre 2020, Google confirme que BERT, ou un de ses dérivés, traite la quasi-totalité des recherches en anglais, scellant son statut de technologie fondamentale. Loin d’être une simple mise à jour, BERT était devenu le nouveau dictionnaire, la nouvelle grammaire, la nouvelle intuition de Google.
Comment ça marche ?
Tenter d’expliquer le fonctionnement interne de BERT peut sembler aussi intimidant que de lire son code source. Mais n’ayez crainte ! L’idée principale est incroyablement intuitive. Utilisons une analogie : imaginez BERT comme le Sherlock Holmes du langage.
Niveau 1 – Vue d’ensemble : le détective du contexte
Les anciens modèles d’IA étaient comme des inspecteurs un peu brouillons. Face à une scène de crime (une phrase), ils examinaient les indices (les mots) un par un, dans l’ordre où ils les trouvaient, sans jamais faire de lien entre le premier et le dernier.
BERT, notre Sherlock Holmes, a une méthode bien différente. Il entre dans la pièce et embrasse la scène du regard dans sa totalité. Il ne se contente pas de regarder le mot « banque » et de se dire « finance ». Il regarde à droite et voit « du sang », il regarde à gauche et voit « don du sang », et il en déduit qu’il s’agit d’une banque médicale et non financière. C’est ça, la magie de la bidirectionnalité.
L’exemple le plus célèbre donné par Google est celui du « voyageur brésilien ». Prenons la requête : « voyageur brésilien 2019 vers usa besoin visa ».
- Une IA classique aurait pu voir les mots-clés « usa » et « visa brésilien » et proposer des résultats sur les conditions de visa pour un Américain allant au Brésil.
- BERT, lui, analyse la phrase entière. Il voit la petite préposition « vers » qui change tout. Il comprend que le mouvement se fait du Brésil vers les USA, et que c’est donc un citoyen brésilien qui a besoin d’un visa pour les États-Unis. Le résultat est infiniment plus pertinent.
En bref, quand vous utilisez une technologie basée sur BERT, vous ne donnez pas des mots-clés à une machine, vous soumettez une « scène de crime » linguistique à un détective expert qui examine toutes les preuves et leurs relations avant de rendre son verdict.
Niveau 2 – Sous le capot : la fabrique de sens
Si l’on ouvre le carnet de notre détective, on y trouve les trois techniques secrètes qui lui permettent d’être si performant.
- L’architecture « Transformeur » (partie Encodeur) : BERT est basé sur une technologie appelée « Transformeur », mais il n’en utilise qu’une partie : l’encodeur. Imaginez cet encodeur comme une série de salles d’interrogatoire superposées. La phrase entre dans la première salle, et chaque mot est « interrogé » sur ses relations avec tous les autres mots. Puis, enrichie de ce premier niveau de compréhension, la phrase passe dans la deuxième salle pour un interrogatoire encore plus poussé, et ainsi de suite. À la fin, après plusieurs passages, chaque mot est porteur d’un sens extrêmement riche et contextualisé.
- Un entraînement en deux jeux : Pour devenir si perspicace, BERT n’a pas appris en lisant des fiches. Il s’est entraîné sur d’immenses volumes de texte (comme la totalité de Wikipédia) en jouant à deux jeux simultanément.
- Le jeu des mots masqués (Masked Language Model – MLM) : C’est un gigantesque « texte à trous ». On lui présente des milliards de phrases où 15% des mots ont été cachés (ou « masqués »). Son unique but : deviner les mots manquants en se basant sur le contexte environnant. À force de jouer, il a développé une intuition redoutable sur la façon dont les mots s’agencent.
- Le jeu de la phrase suivante (Next Sentence Prediction – NSP) : On lui donne deux phrases, A et B. Il doit deviner si la phrase B est la suite logique de la phrase A dans le texte original, ou si c’est une phrase prise au hasard. Ce jeu lui a appris à comprendre la cohérence et le discours au-delà de la simple phrase.
- Des « Embeddings » qui ont de la personnalité : Avant BERT, un mot comme « courir » avait une seule et unique représentation numérique (un « embedding »), qu’on parle de « courir un marathon » ou de « courir un risque ». BERT a changé la donne avec les embeddings contextuels. Le mot « courir » aura une représentation numérique complètement différente dans les deux phrases, car le détective aura compris, grâce au contexte, que le sens n’a rien à voir. Chaque mot a une identité qui s’adapte à son environnement.
Concurrence et positionnement
À sa sortie, BERT a redéfini le paysage. Il a surclassé les modèles de l’époque comme ELMo et les premières versions de GPT d’OpenAI. Mais la course à l’IA ne s’arrête jamais.
- Les « frères et sœurs » : Google a rapidement développé ALBERT (A Lite BERT), une version plus légère et économe en ressources pour des performances similaires, répondant ainsi aux critiques sur le coût de calcul de BERT.
- Les « rivaux » philosophiques : La principale alternative à BERT est la famille GPT d’OpenAI. Si BERT est un « encodeur » (un analyste expert en compréhension de texte), les modèles GPT sont des « décodeurs », spécialisés dans la génération de texte. BERT est un critique littéraire, GPT est un romancier. Ils ne sont pas conçus pour les mêmes tâches.
- Les « descendants » hybrides : La recherche moderne cherche à combiner le meilleur des deux mondes. On voit apparaître des modèles qui s’inspirent de BERT pour mieux comprendre une requête avant de générer une réponse. Par exemple, le modèle GBERT (2024) combine les architectures de GPT et BERT pour des tâches complexes comme la détection de fausses nouvelles.
La force unique de BERT, qui reste sa marque de fabrique, est cette compréhension bidirectionnelle profonde, qui en fait encore aujourd’hui une référence absolue pour toutes les tâches d’analyse, de classification et de compréhension de texte.
Points forts et cas d’usage
La plus grande force de BERT est sa polyvalence. Une fois pré-entraîné, il peut être spécialisé pour une tâche précise avec très peu de données supplémentaires. C’est ce qu’on appelle l’affinage (fine-tuning).
Points forts :
- Compréhension contextuelle supérieure : Sa nature bidirectionnelle lui permet de saisir des nuances que d’autres ignorent.
- Performance de pointe : Il a établi de nouveaux standards sur de multiples tâches de NLP dès son lancement.
- Polyvalence remarquable : Facilement adaptable à des besoins spécifiques (analyse de sentiment, classification, etc.).
- Démocratisation de la recherche : Son statut open source a déclenché une vague d’innovation et même un champ d’étude dédié, la « BERTologie ».
Limites, risques et points faibles
- Une gourmandise énergétique : Entraîner les grandes versions de BERT demande une puissance de calcul phénoménale, et donc une consommation d’énergie considérable. C’est un point faible majeur qui a conduit à la création de versions plus « légères » comme ALBERT.
- Un analyste, pas un poète : BERT est un maître de la compréhension, mais il est médiocre pour la génération de texte long et créatif. Il peut remplir un mot manquant dans une phrase, mais ne lui demandez pas d’écrire un roman. C’est le domaine des architectures de type GPT.
- Les biais de son éducation : BERT a appris sur des textes issus d’Internet. Si ces textes contiennent des biais (racistes, sexistes, etc.), le modèle les apprendra et pourra les reproduire dans ses analyses.
- La barrière de la langue : Bien qu’il existe des modèles multilingues, les performances de BERT sont optimales en anglais, langue pour laquelle il dispose de corpus d’entraînement gigantesques. Pour les langues moins dotées en ressources numériques, créer un BERT performant reste un défi.
Conclusion
BERT n’est pas juste une IA de plus dans la longue liste des innovations technologiques. Il représente un point de bascule historique, le moment où nous sommes passés de machines qui « cherchent des mots » à des machines qui « comprennent des idées ». En nous offrant la lecture bidirectionnelle, il a doté l’IA d’une forme d’intuition contextuelle qui paraissait hors de portée.
Aujourd’hui, même si de nouveaux modèles plus grands et plus complexes ont vu le jour, beaucoup reposent sur les principes fondamentaux introduits par BERT. Il est devenu une brique essentielle, un classique étudié et décortiqué par une communauté de chercheurs qui tentent encore de percer tous ses secrets. BERT nous a rappelé que pour comprendre le langage, il ne suffit pas d’écouter, il faut savoir lire entre les lignes.
Alors, la prochaine fois que Google vous donnera un résultat d’une pertinence bluffante à une question alambiquée, ayez une petite pensée pour ce détective de l’ombre. Pensez-vous que cette capacité à comprendre l’intention est le plus grand pas que nous ayons fait vers une IA véritablement « intelligente » ?
Connaissiez-vous BERT ?
J’adorerais lire vos réflexions dans les commentaires.
- Votre expérience m’intéresse : Avez-vous déjà formulé une requête très spécifique sur Google et été surpris par la justesse de la réponse ? Pensez-vous que c’est l’œuvre de BERT ?
- Le défi du curieux : Tentez l’expérience ! Essayez de formuler une phrase volontairement ambiguë qui pourrait être interprétée de plusieurs manières (par exemple, « La souris mange l’avocat »). Soumettez-la à différents systèmes de recherche ou de traduction et observez les différences de compréhension.
BERT a rendu les moteurs de recherche plus intelligents. Dans notre prochain article Nous verrons comment celui qui aspire à remplacer Google, le bien nommé Perplexity, utilise cette intelligence pour tenir une nouvelle promesse : transformer la liste de liens bleus en une conversation et en de véritables réponses.
Notes de bas de page
- ELMo, acronyme de « Embeddings from Language Models », est une méthode de traitement du langage naturel développée en 2018 par des chercheurs de l’Allen Institute for AI et de l’Université de Washington. Il s’agit d’un modèle qui génère des représentations numériques (vecteurs) pour les mots, mais sa principale innovation est de les rendre « contextualisées ». ↩︎
- La bidirectionnalité profonde est une caractéristique clé des modèles de traitement du langage naturel (NLP) comme BERT, qui leur permet de comprendre le contexte d’un mot en analysant simultanément et à travers toutes les couches du réseau de neurones les mots qui le précèdent (contexte gauche) et ceux qui le suivent (contexte droit) ↩︎
Pour approfondir le sujet de BERT :
- L’article scientifique original (pour les plus courageux) : BERT: Pre-training of Deep Bidirectional Transformers for Language Understanding – Le papier fondateur avec lequel tout a commencé.
- Le code et les modèles (pour les développeurs) : Dépôt GitHub officiel de google-research/bert – Pour mettre les mains dans le cambouis.
- Une excellente explication vulgarisée : Article de IA School sur BERT – Pour une autre perspective très pédagogique.
Timeline des dates clés
- Octobre 2018 : Publication de l’article de recherche et mise en open source de BERT par Google.
- Octobre 2019 : Intégration de BERT dans l’algorithme de Google Search pour les requêtes en anglais aux États-Unis.
- Décembre 2019 : Extension de l’utilisation de BERT à plus de 70 langues dans Google Search.
- Mars 2020 : Google publie 24 versions plus petites et plus efficaces de BERT pour les rendre plus accessibles.
- Octobre 2020 : Google confirme que la quasi-totalité des requêtes en anglais sont traitées par un système basé sur BERT.
Vous pouvez retrouver tous les termes techniques de cet article dans le glossaire disponible ici.
⚠️ Avertissement sur la mise à jour des informations
Cet article a été rédigé en juin 2025. Le domaine de l’intelligence artificielle évoluant extrêmement rapidement, certaines informations présentées peuvent ne plus être à jour au moment de votre lecture. Je vous invite à vérifier les dernières actualités et développements dans ce secteur.
🤖 Méthodologie de rédaction & rôle de l’IA
J’ai rédigé cet article avec l’assistance de plusieurs outils d’intelligence artificielle : Perplexity pour les recherches documentaires, Gemini pour la rédaction des sections techniques et leur vulgarisation, et ChatGPT pour la génération des images.
Cet article s’inscrit dans la série « 1 jour – 1 IA », une démarche qui poursuit un double objectif : rendre accessible l’univers des intelligences artificielles par des contenus pédagogiques de qualité, tout en démontrant qu’il est possible de maintenir un rythme de publication quotidien sans sacrifier sa vie professionnelle et familiale, grâce aux bons outils.
Cette approche collaborative entre humain et IA illustre parfaitement les nouvelles méthodes de création de contenu : Perplexity a alimenté mes recherches documentaires avec ses réponses sourcées, Gemini m’a accompagné dans la vulgarisation des concepts techniques les plus complexes, tandis que ChatGPT a donné vie aux illustrations visuelles. Mon rôle d’auteur s’est concentré sur la conception initiale, l’architecture narrative, la cohérence stylistique et les ajustements pour préserver ma voix éditoriale. Cette synergie représente environ 50% de travail humain et 50% d’assistance IA.


Bonjour Noël,
je ne connaissais pas BERT et je ne connais toujours pas, ou alors je l’utilise sans le savoir à travers mes simples recherches Google… ou alors j’ai rien compris et je suis impatient de découvrir les autres articles et peut-etre une synthèse ?
Je trouve que l’idée de mettre un petit test en fin d’article sur l’IA présenté avec le lien qui va bien est super: à généraliser ?
Amicalement. Luc
Bonjour Luc, etnon, BERT ne peut pas être utilisé « tel quel », il travaille en sous marin. Mais il est bien là, à chaque recherche google par exemple…